En chemin

Au coin de Royal Oaks blvd et Riverside drive il y a souvent un homme, la soixantaine grisonnante, qui vend le journal.

Il travaille. Quasiment tous les jours et indépendamment de la météo, il se tient là avec son paquet de feuilles sous le bras. Il fait des signes amicaux aux voitures qui patientent au feu rouge, pendant que les conducteurs, pour la plupart, font semblant de ne pas le voir. Il interrompt subtilement mes pensées.

Mais, je suis en mouvement. Depuis ma voiture, je veux rester concentrée, focalisée, je pense au but de mon trajet.

Je veux arriver à la fin d’un projet ou au supermarché ou à l’école pour déposer les enfants ; à la fin de la semaine pour profiter du weekend. Je veux commencer ma journée de tâches à accomplir, profiter de mon projet fini, avoir toutes les courses dans le frigo, et aller boire un verre en amoureux. Au moins en finir avec ces 76 cartons d’Australie arrivés il y a deux semaines.

en chemin -cartons

Alors je grimpe en voiture en pensant à l’arrivée, et si je pouvais me passer du trajet, je le ferais. Mais.

Mais les enfants ont besoin d’une pause pipi. Il y a une voiture en excès de lenteur juste devant moi. La secrétaire de l’école est bien trop polie et me retient avec son monologue sans fin. Je déballe mes cartons un à un et c’est long, et il n’y a nulle part où ranger leur contenu.

Je rêve du moment où ils seront tous déballés, et toutes nos affaires rangées. Ne plus avoir à contourner les objets en pagaille pour accéder à la table, chercher un T-shirt propre ou aller me brosser les dents.

Et pourtant… si mon but n’était pas d’arriver, mais juste de profiter de l’endroit où je me trouve ? Et si j’acceptais, avec plaisir, les interruptions et les détours ? Et si je décidais de savourer le trajet et le désordre temporaire ?

Je serai toujours en mouvement. Bientôt les cartons auront disparu, et je penserai à la prochaine chose, au prochain moment ‘fini’ plus loin devant moi.

Il y aura toujours un après, et je ne veux pas vivre en ayant mes pensées complètement absorbées par un moment qui n’existe pas encore.

Je veux profiter du chemin sur lequel j’avance. Charlotte et David se font des cabanes de cartons vides et jettent les papiers d’emballage en l’air pour faire de la neige. Et c’est beau. Ils sont lumineux ces rires incontrôlables qui remplissent l’espace, il est drôle ce désordre au sol que mes pieds foulent au moindre déplacement.

en chemin -papiers

Paisible, ce trajet en voiture où j’ai la chance de parler à mon Créateur, en admirant la beauté du ciel toujours changeant. Et là, au feu rouge, j’ai l’occasion d’acheter un journal pour 1$, en offrant un sourire et un mot d’encouragement à Dale, le visage abimé par la vie, un homme sympathique et si courageux.

Belle, cette journée avec mes enfants même si David pleure parce qu’une moitié de sa banane est tombée par terre. Il peut alors apprendre à gérer l’imprévu, contrôler sa déception, et faire de son mieux pour apprécier ce qui se trouve devant lui.

Mon objectif d’aujourd’hui et pour l’instant hors de ma portée arrivera, et sera passé plus vite que je ne l’aurai cru. Je ne veux pas me retourner et avoir des regrets sur mon attitude, ou ma façon de traiter les autres dans ma précipitation vers un but quelconque. Je veux voyager ‘bien’, profiter du chemin, de chaque étape. Je ne veux pas me souvenir d’avoir râlé en avançant, mes idées fixes en tête, ignorant les autres, aveuglée par l’amertume de n’être toujours pas arrivée au bout, et de devoir marcher si longtemps.

Je veux savoir dire merci pour le ‘maintenant’.

Jésus était constamment en mouvement, et constamment interrompu. Il n’allait jamais du point A au point B sans imprévus en cours de route. Mais il n’était pas pressé d’arriver. Pas concentré au point d’en ignorer la femme qui s’accroche à son vêtement au comble du désespoir, ou l’homme qui court vers lui, poussant la foule, se jetant à ses pieds. Il semble heureux -oserai-je dire reconnaissant?- de pouvoir répondre à un besoin, une demande, un désir, une question. Il s’arrête volontiers, s’invite chez l’un, admire la foi de l’autre. Il prend le temps de donner de l’importance à un inconnu, plutôt qu’à son but.

Qui est avec moi, devant, moi, en travers de mon chemin ?

Mes enfants, qui se fichent d’un diner parfaitement équilibré mais voudraient bien jouer avec moi tout de suite.

La caissière, qui prend le temps de discuter légèrement avec moi. Dale. La secrétaire. La liste est longue.

Dieu, toujours présent et que je choisis pourtant d’ignorer.

Je désire plus que tout profiter de la vie qui bat son plein, ici et maintenant…

Mais je pense plus loin; mon arrivée n’est nulle part sur cette Terre.

Au moment de mon dernier souffle je veux pouvoir me retourner et sourire du chemin accompli avec foi et persévérance. Je veux me trouver reconnaissante du bonheur trouvé dans les conversations imprévues, dans les 1000 interruptions qui m’auront fait découvrir un nouveau visage, dans tous ces moments saisis au vol et qui me rendent plus humble, plus patiente, plus aimante.

J’arriverai en bout de course en disant merci et pardon, parce que mes propres efforts restent limités et que ma nature, malgré mes bonnes intentions, reprend bien trop souvent le dessus. Et je serai touchée au plus profond de mon âme par l’amour et la grâce de Jésus, qui me couvrent constamment, même, et surtout, dans mes moments de faiblesse.

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