Mix & Match

 

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J’ai parfois la vague impression d’être complètement bipolaire. Tendance schizophrène.

Je suis heureuse et reconnaissante, douce et patiente, et au même instant je me souviens d’obstacles, de résistances, de tensions. Comme un poids sur le cœur, un nuage noir au dessus de ma tête.

Je ne sais pas si c’est moi, ou mes circonstances, ou un peu des deux. Je ne sais pas si c’est ‘normal’, ou étrange, si je me pose trop de questions, ou si c’est juste ‘comme ça’.

On vient d’acheter une maison ; c’est un soulagement de pouvoir quitter notre petit appartement, de penser aux enfants courant dans le jardin jusqu’à perte d’haleine, avec plus d’espace à vivre. Mais on doit re-déménager -la 3ème fois en un an. Emballer sa vie dans d’innombrables cartons fermés par du scotch et penser aux transferts d’eau et électricité et internet. Louer un camion et quitter nos incroyables voisins de palier et vivre le stress de se familiariser avec un nouvel environnement, encore une fois.

Nous sommes sous pression financière constante depuis notre arrivée à Nashville ; mais je travaille maintenant comme assistante à l’école de mes enfants et je commence une formation pour être institutrice. C’est mieux que caissière –ce que j’ai aussi été ces 4 derniers mois, et mon salaire contribue à couvrir nos dépenses. Mais je suis moins disponible pour le quotidien. Travailler 30h par semaine me donne l’impression de courir sans cesse, d’être constamment en retard, et quand arrive le soir, de n’avoir pas accompli tout ce que j’avais prévu.

Cela fait deux ans maintenant qu’on espère avoir un 3ème enfant. Deux ans, trois fausses couches. Je ne rentre pas dans les détails de la douleur immense imposée par la perte de trois grossesses, qui pour moi sont trois âmes, trois personnes bien réelles. Je vois un spécialiste, les choses avancent doucement. C’est la lumière de l’espoir, mais je ne peux me séparer de cette pensée qui me dit ‘et si… ? Et si… non ?’

Je n’aurai certainement pas choisi cette trajectoire mais ce chemin me permet de comprendre celles, nombreuses, qui traversent le même tunnel. Et de réaliser au passage l’immensité du miracle de la vie, que j’ai portée deux fois jusqu’à terme, ces deux vies merveilleuses qui font maintenant partie de mon quotidien.

 

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Je vis dans cette tension entre le moment présent, qui m’offre tout ce qu’il a ; et demain, qui détient peut être des réponses ou peut être le silence, l’absence. Le manque, encore. Aujourd’hui,  un mélange improbable de couleurs et d’ombres, de paix et d’impatience, et demain qui en sera peut être la copie conforme.

J’existe entre reconnaissance et impuissance, entre la joie de pouvoir simplement respirer et me tenir sur mes deux jambes, et la tristesse, la peur, le doute causés par l’ignorance de l’avenir, l’absence totale de contrôle.

Mon Créateur est contradictoire, lui aussi. Il est Esprit, immense et vague et Eternel et humain, de chair et de sang, qui a foulé le même sol que moi. Il est ‘Notre Père qui êtes aux cieux’ et celui qui vit en moi, si proche et personnel et dont la présence me guide, me rassure, me convainc.

Il est Amour, Justice et Pardon et celui qui me laisse me tromper jusqu’au bout, jusqu’à ce que j’ai trop mal, non par désintérêt, mais parce qu’il ne peut agir en moi que si je le veux bien. Il tient dans sa main puissante la Vie et la Mort, cette même main qui a propulsé les constellations dans l’univers et qui me guide tendrement, accompagnant sa voix douce, comme une pensée.

‘When life is sweet, say thank you and celebrate. And when life is bitter, say thank you and grow.’                                     (Shauna Niequist, Bittersweet)

C’est vrai qu’il y a des saisons dans un an comme dans une vie ; des périodes de pique-niques au soleil, de conversations riches et drôles et sincères avec ceux que l’on aime,  de silences paisibles et heureux sur la terrasse avec un verre de vin, avant de traverser des chemins longs et tortueux de questionnements, de manques et de tensions, ou il semble qu’il ne fera plus jamais jour.

Mais elle est parfois beaucoup moins ordonnée et linéaire, à la fois incroyablement douce et amère au point d’en être imbuvable, l’expérience de ma vie. Tout, ensemble, à la fois.

Et pourquoi pas ? Pourquoi lutter ? Pour me débarrasser de l’inconfort, de la douleur, de l’incohérence ?  Pour pouvoir retrouver une certaine innocence, une naïveté conditionnelle au bonheur ?

‘Fixing something doesn’t usually transform us. We try to change events in order to avoid changing ourselves. We must learn to stay with the pain of life, without answers, without conclusions, and some days without meaning. (…) When we avoid darkness, we avoid tension, spiritual creativity, and finally transformation. We avoid God, who works in the darkness –where we are not in control! (Richard Rohr, Everything Belongs)mix n match

Alors voilà. Plutôt que de m’acharner à vouloir changer des évènements auxquels je ne peux rien ou très peu, je choisis de prendre. J’accueille, j’accepte. Tout.

L’amour de Brett pour moi, nos enfants heureux, les repas que nous prenons ensemble en se souvenant que nous sommes privilégiés ; les crises, les disputes, les silences. Les amitiés qui se forment lentement, la nouvelle maison et la chance de pouvoir travailler et la possibilité d’un autre enfant.

Je prends à bras le corps aussi l’absence de ma famille proche et mes amis de longue date pendant que je traverse incertitude, perte et doute, et que eux, tout comme moi, ne sont pas étrangers au tumulte de la vie, à la dissolution des relations, au besoin de se reconstruire…

Je ne lutte pas contre un compte bancaire qui flirte avec la ligne rouge, mon corps qui refuse d’abriter une nouvelle vie pendant plus de 12 semaines et les listes interminables de choses à faire, occupant mes pensées plus que je ne le veux.

Everything Belongs, enfin. Tout est incohérent et bizarre et beau et complémentaire. J’apprends, je grandis, je suis transformée.

Le contrôle ne m’appartient pas ;  et c’est tant mieux.

Love etc.

IMG_9248Voila, love. Amour.

Brett et moi avons choisi d’accrocher ce tableau dans l’entrée de notre petit appartement. C’est un rappel visuel, alors qu’on rentre et sort de chez nous au milieu de tout le chaos associé entre autres aux départs/ arrivées avec deux jeunes enfants, que ce qui compte c’est d’aimer bien.

Aimer, et non me précipiter. Aimer dans mes paroles et mes gestes envers Charlotte et David ; les tenir dans mes bras avant de sortir et de démarrer une nouvelle journée ; prendre au vol ces quelques secondes, au prix de quelques minutes de retard à l’école, peut être. Les regarder dans les yeux, leur dire que je les aime, leur offrir ma patience dans la résolution de leurs conflits, et résister à mon impulsion de me dépêcher, de les dépêcher.

Aimer alors que je fais un pas vers le chaos extérieur, respirer et ne pas me laisser polluer par des pensées vagabondes. Je veux garder ces objectifs en tête au moment où la porte se ferme derrière moi ; dans chacun de mes échanges avec une multitude de personnes au fil des heures de la journée. Je veux détourner mon regard intérieur de préoccupations en forme de liste infinie, et porter mon attention sur celui ou celle qui est en face de moi.

Je sens bien que ce qui compte c’est d’être être entièrement présente. Je remarque alors certains détails, je pose une ou deux questions légères, et j’adapte ma façon de parler.

Abby, une de mes collègues, était complètement absorbée par son i phone récemment, et j’avoue que mes premières pensées envers elle n’ont pas été sympathiques ; mais je lui ai quand même demande si ca allait. Son père venait de faire une crise cardiaque. Il était a l’hôpital, a 600km de la et sa mère désemparée voulait savoir quand Abby pouvait venir.

Je me demande combien d’occasions je rate chaque jour, alors que c’est si simple de regarder quelqu’un droit dans les yeux et de poser une question innocente. Ça ne prend pas longtemps non plus.

Et je pourrai continuer encore longtemps comme ça, parce que les personnes qui comptent sont multiples. Mes frère et sœur et parents ; mes amis, ceux nouveaux de Nashville et ceux de longue dates éparpillés en France et en Australie. Comment prendre le temps d’aimer chacun au mieux ?

Et pour celui qui compte le plus ? Celui qui partage mon ‘tous les jours’ ? Avec Brett, cette personne que j’ai aimée dès les premières secondes de notre rencontre et que je choisi d’aimer depuis, jour après jour, saison après saison,  mon intention est similaire. Qu’il sache, sans l’ombre d’un doute, que je suis de son côté, qu’il est aimé, respecté et soutenu. Ça veut dire que parfois je me tais alors que je brûle d’envie de lui donner un conseil. Ça veut dire aussi que je le laisse nous guider, alors que je ne suis pas toujours forcément 100% d’accord avec lui. Ça veut dire que je mets parfois mon ‘et moi, et moi, et moi ?’ de côté, et ce n’est pas évident.

C’est vaste et compliqué et grand et beau et simple l’amour.

Comment aimer ceux qui ne m’aiment pas ? Comment traverser un conflit de manière gracieuse et respectueuse, en ressortir fortifiée et non blessée ? Comment respecter l’autre, créé lui aussi à l’image du même Dieu éternel, tellement différent et pourtant aimé à l’identique ?

Et puis…Comment me laisser aimer en abandonnant contrôle et fausse fierté ?

Je n’ai pas de réponse.

J’ai seulement cette intuition, que le but n’est peut être pas une réponse claire et tonitruante mais plutôt la recherche, le cheminement. Peut-être que l’objectif finalement c’est de prendre ce mystère à bras le corps, et d’en oublier au passage raisonnement et logique.

Il demeure au fond de moi cette impression que pour saisir un concept si vaste, je ne peux en éviter l’Auteur. Plus je cherche, plus je m’approche inexorablement de celui qui est Alpha et Omega, le début et la fin. Qui tient l’amour et la mort, la souffrance la plus déchirante et la lumière de l’espoir, la liberté pure et les peurs angoissantes, toutes ces choses que je considère opposées, ensemble dans la paume de sa main puissante, juste, et aimante.

Et je possède alors l’assurance que finalement je n’ai pas besoin de réponse… J’ai simplement besoin, et envie, de le connaître Lui.

‘Love people even in their error, for that is the semblance of Divine Love and is the highest love on earth. Love all God’s creation, the whole and every grain of sand of it. Love every leaf, every ray of God’s light. Love the animals, love the plants, love everything. If you love everything, you will perceive the divine mystery in things.’ –Fyodor Dostoyevsky

L’espace d’un instant

blog janvier 2014 bCombien de fois par jour l’invisible fait-il irruption dans mes pensées ? Combien de fois, dans une journée ordinaire avec sa multitude de tâches à accomplir, est-ce que je m’arrête, comme suspendue dans le temps, mon esprit vagabondant vers l’éternité ?

Je ne sais pas exactement, mais pas assez souvent en tous cas.

Je suis forcée d’interrompre le cours de mes activités quand j’entends une nouvelle triste, sur l’amie d’un ami qui n’a plus longtemps à vivre, ou l’enfant d’untel à qui on a découvert un problème de santé incurable.

Je suis jetée alors, hors de ma réalité et du cours logique des choses, vers quelque chose d’invisible, avec ce sentiment d’injustice devant la souffrance qui touche au hasard,  un peu comme la pluie qui ne choisit pas qui elle va ennuyer.

Et il suffit de l’ombre d’un doute sur ma propre santé, sur mes projets, pour m’envisager dans une autre réalité… Et si… ?

Je n’ai pas de réponse, évidement, mais j’ai cette intuition qu’en passant du temps dans la présence Eternelle, sans autre but que d’y rester, sans autre idée derrière la tête que de profiter, simplement de Lui et de moi, disponibles l’un pour l’autre à cet instant ; j’ai cette impression que ma perspective va changer.

Dieu ne me donne jamais la réponse que j’attends.

Evidement.

Il est le Créateur, moi une de ses innombrables créatures, il est grand et mystérieux, invisible et partout à la fois ; je suis petite et ma perspective est rétrécie, limitée physiquement et par mon histoire, aussi.

Malgré tout, que je le sache ou non, que je me tourne ou que j’ignore, que je stoppe mes pas ou que je persiste à avancer ;

‘God is closer to me than I am to myself.’ (Maître Eckhart)

Je sens bien que je suis née pour ca ; cette relation intime avec un Dieu invisible…

Je sais dans l’essence de mon être, je reconnais un besoin de contact empreint de sens avec Dieu, m’ancrant dans son Amour, sa présence constante, et qui, du coup, remet le monde en perspective.

Mon âme est éternelle, même si mon corps ne l’est pas. Je suis de ce coté-ci de l’éternité, et j’ébauche un rapport avec Lui qui continuera quand mon corps aura terminé sa course.

Je veux retrouver ce jour là un Dieu déjà ami, un confident et un Père, non un étranger que j’aurai mis de coté toute ma vie parce qu’il y avait toujours quelque chose de plus important à faire, parce que j’étais trop pressée ou juste fatiguée.

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La prière, cette attitude de méditation, de silence ou de mots emmêlés, de reconnaissance ou de tristesse, de colère ; ce sont un peu les vestiges abîmés d’une relation autrefois parfaite, entière et harmonieuse au jardin d’Eden.

Adam et Eve avaient ce privilège quotidien de voir Dieu, leur Père,  “qui au moment de la brise du soir, parcourait le jardin.”{Genèse 3 :8}

Il les avait façonnés chacun de ses propres mains, pas simplement avec des mots, comme le reste de la création. Il n’y avait, jusqu’à leur choix de prêter attention au murmure du doute, aucune distance, aucun voile, pas de complications. Juste une communication facile et évidente, simple et transparente, empreinte du grand Amour incontestable et éclatant.

« Priez sans cesse » C’est la tentative de revenir à cette relation originelle, pure, quand on se racontait nos journées sans complexes, sans peur, sans cache ; ou il n’y avait parfois pas besoin de mots, tant la beauté et l’immensité de cette union nous dépassait.

C’est différent aujourd’hui. Je suis distraite par ce que je vois, par ce que je dois. Je suis interrompue par une foule de choses intéressantes à lire, à regarder, j’ai une multitude de tâches à exécuter au quotidien desquelles d’autres dépendent, au travail comme à la maison. Je veux, bien sûr, aussi rendre service aux autres et passer un peu de temps avec mes amis…

Et j’oublie, ou je remets à plus tard ces moment précieux et comme figés dans le temps ou je reste silencieuse devant l’Eternel, qui était là tout du long. Ces moments où tout le reste n’a aucune, mais vraiment aucune importance, parce que je suis la, et Lui aussi, et que je suis submergée par mille émotions.

“Prayer is being loved at a deep, sweet level.”

(Richard Rohr, Everything belongs’)

Je suis reconnaissante et en paix, troublée par l’Amour divin si présent et réel, presque palpable. Tout ça parce que je me suis arrêtée, parce que j’ai bien voulu me rendre disponible, j’ai ouvert les yeux.

Alors je me mets à comprendre la prière aussi comme ma respiration, un rythme naturel qui accompagne mes pensées, mes conversation et mes actes au long des heures de la journée ; et non plus seulement comme une parenthèse à tel ou tel moment. Il est là, alors pourquoi ne pas en profiter ?

Ce n’est pas pour rien qu’il est appelé Père. Il est comme un parent, qui désire plus que tout tisser une relation solide avec ses enfants, depuis le début. Comme un parent, il écoute patiemment les demandes même épisodiques et égoïstes de ses enfants, parce qu’il ne veut pas, ne peut pas, couper le fil, et parce que cette conversation, au bout d’un moment, change ses enfants.

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Et moi l’enfant j’ai commencé ma vie avec lui en demandant des choses précises, sur un ton parfois arrogant, réclamant mon dû. Moi l’enfant je me rends compte aujourd’hui que même s’Il m’accordait le monde entier, je ne voudrais pas,  je ne pourrais pas vivre loin de sa présence.

Je ne crois pas être la seule à espérer construire des relations paisibles, simples, faites d’amour et de compassion avec ma famille et ceux que j’appelle amis. Des rapports sans complications ni sous-entendu, sans sarcasmes pas vraiment drôles, juste pouvoir déposer les armes et être moi. Je désire cela plus qu’une grande maison où chaque enfant aurait sa chambre, plus qu’un super boulot qui me permettrai de vivre sans compter.

Ce que je démarre ici et maintenant, ce que je construis avec les autres et avec Dieu, je l’emporte avec moi. Je n’emporte rien d’autre.

Alors voilà, ma perspective évolue… Je ne prie pas uniquement pour moi, pour en retirer un ‘fix’ et me sentir mieux ; pas non plus pour balancer une liste de souhaits. Je suis changée au contact de Dieu ; ses pensées m’imprègnent, j’entrevois son vaste amour pour moi, pour l’humanité entière, j’aperçois un bref instant une vue d’en haut.

Je suis moins préoccupée par l’enveloppe qui me sert de corps, moins catégorique, et certaines choses perdent de leur importance. Mon regard bifurque, je me retrouve émue par l’humanité au milieu de laquelle j’évolue. Je suis touchée par les histoires des autres, leurs parcours, je ressens un besoin de servir, d’aimer, sans rien recevoir en retour.

Pas parce que je ‘dois’, mais parce que j’ai été aimée en premier.

Ô combien Aimée.

Paradoxe

noel 2013Voilà. C’est passé. Noël a été attendu, espéré, imaginé.

Noël est arrivé, Noël est parti. En un clin d’œil, semble-t-il.

Toutes ces semaines de préparatifs, l’attente par moments interminable, les achats, le monde, l’excitation, l’agitation, l’exaspération aussi.

Les listes, la famille qui arrive, les plats qui embaument la maison de leurs parfums prometteurs ; les lumières dehors qui réchauffent la nuit, les cadeaux enfin ouverts, débarrassés à la va-vite de leurs papiers multicolores et les cris des enfants découvrant leurs jouets.

Tout ca, c’est fini. Et maintenant ? Que penser de l’année qui s’étire devant moi comme de grandes pages blanches ?

Je me souviens de Marie, et de son parcours si particulier. Une adolescente juive, fiancée a un jeune charpentier et qui attendait comme le reste de son peuple l’arrivée d’un roi, un roi juste et bon et qui les sauverait de l’oppression romaine.

Mais ca faisait 400 ans que personne, personne n’avait eu un mot à dire de la part de Dieu. Pas de prophète, pas de compositeur comme David, pas de leader qui annonce la prochaine étape, pas de nouveaux décrets. Pas de remontrances, pas d’encouragement non plus.

Le silence complet.

Et puis un jour, le ciel s’ouvre, un ange se présente devant Marie, et elle croit bien qu’elle va mourir. Elle est terrorisée.

Je me demande si elle a repensé, après le choc de l’annonce de sa grossesse prochaine, à la promesse que Dieu avait faite 700 ans auparavant à travers Esaïe :

  ‘Car pour nous un enfant est né, un fils nous est donné. Et il exercera l’autorité royale, il sera appelé Merveilleux Conseiller, Dieu fort, Père à jamais et Prince de la Paix. Il étendra sans fin sa souveraineté et donnera la paix qui durera toujours au trône de David et à tout son royaume. Sa royauté sera solidement fondée sur le droit et sur la justice, dès à présent et pour l’éternité. Voilà ce que fera le Seigneur des armées célestes dans son ardent amour.’

Tout devait se mélanger dans son esprit… Elle était fiancée à Joseph, dans les préparatifs de leur mariage proche. Moi, vraiment ? Et puis… « Comment cela se fera-t-il, puisque je n’ai pas de relation avec un homme ? »

L’ange reprend la parole, et elle choisi de croire. « Je suis la servante du Seigneur. Que tout ce que tu m’as dit s’accomplisse pour moi. »

Elle court annoncer la nouvelle à Joseph, qui ne la croit pas vraiment. D’après la loi juive, Marie doit être lapidée pour l’écart dont il la pense coupable. Mais il l’aime, et décide en son cœur de la quitter sans bruit, pour ne pas lui faire honte, et pour qu’elle ne soit pas punie, humiliée en public.

Et puis un ange apparaît à Joseph aussi, avec le même message : ‘l’enfant que Marie a conçu est du Saint Esprit.’

Marie et Joseph sont les seuls à qui ce message est donné. Marie vit donc sa grossesse aux yeux de tous, sans pouvoir justifier son état. Elle subit les regards, elle est rejetée de ceux qu’elle croyait amis, parce qu’elle a apparemment fait un choix qui ne leur convient pas.

J’imagine les sarcasmes, les mots durs et qui condamnent jetés à son passage. Ceux qui font un détour pour ne pas avoir à la croiser, les moqueries des enfants. Et c’est ca, le plan de Dieu ?

Oui.

Joseph aussi a dû subir l’humiliation de son entourage.

Dieu les conduit hors des sentiers battus, il en fait des marginaux, des hors-la-loi.

Des exclus.

C’est un peu l’ombre d’évènements à venir ; Jésus marchera hors des sentiers battus, il passera le plus clair de son temps avec des SDF, des stigmatisés. Il agira comme un hors-la-loi. Il sera lui-même exclu, condamné, exécuté.

Dieu aurait pu envoyer un ange à tout le village de Nazareth, avec le même message, pour éviter à Joseph et Marie la condamnation des autres et la douleur du rejet.

Il ne l’a pas fait.

Au lieu d’un chemin facile, ils ont dû apprendre à faire confiance à Dieu seul, en ses promesses, ils se sont appuyés sur son amour infaillible.

Je me demande s’ils se sont souvenus de vieux psaumes ou d’anciens proverbes de la Torah.

‘Ne te fie pas à ta propre intelligence, mais place toute ta confiance dans le Seigneur. Appuie-toi sur lui dans tout ce que tu entreprends et il guidera tes pas.’

Peut être qu’à la naissance tout s’arrangera, les circonstances seront moins ardues, ils pourront souffler un peu.

Non.

Marie accouche dans un abri pour animaux en pierre, loin de sa famille et de ses amis. Des étrangers viennent voir l’enfant. Ce sont des bergers, marginaux eux aussi, que Dieu choisi comme premiers témoins de l’arrivée sur Terre de son fils bien-aimé. Des astrologues viennent ensuite, après avoir interprété l’apparition d’une certaine étoile en orient comme la naissance d’un roi.

Étrange. Hors du commun.

‘Mais Marie chérît toutes ces choses en elle même et les méditait dans son cœur.’ Elle a confiance, elle est en paix.

Surement qu’en rentrant à Nazareth la vie reprendra son cours normal.

Pas vraiment.

Les années passent… Marie a du attendre 30 ans avant que s’esquisse un début de réalisation de la promesse divine; 30 ans avant que Jésus commence le travail pour lequel il est venu.

Et puis un sombre vendredi, trois ans plus tard, Jésus meurt sur une croix, cloué aux yeux de tous entre deux criminels. Le cœur de Marie se brise.

Elle ne sait pas que Jésus ne sera plus dans la tombe le surlendemain. Qu’il marchera et parlera et mangera de nouveau, plus vivant que jamais, en compagnie de ses disciples choqués et de tant d’autres.

Verra-t-elle de son vivant la promesse faite par l’ange à son adolescence ?

Oui.

Mais le chemin aura été très différent de celui qu’elle s’attendait à parcourir.

Et pourtant.

Et pourtant, c’est l’histoire que Dieu a choisi d’écrire. Une histoire avec une multitude de questions sans réponse, une histoire de douleur, d’attente, de rejet. Une histoire de perte, de deuil, de larmes amères.noel 2013 storm

Et pourquoi s’en étonner ? Le Créateur de l’univers est mystérieux, les questions sans réponse ne lui posent pas de problème, il reste présent à travers l’attente et les multiples douleurs de la vie.

La promesse que Dieu me fait, ce n’est pas celle d’une vie facile, d’une trajectoire droite et bien définie, sans heurts ni peines.

Il nous avait promis, à Brett et moi, des enfants… ils sont bien là aujourd’hui, mais je ne savais pas que je perdrai presque la vie à la naissance de mon premier bébé.

Il nous a indiqué un changement de pays… nous sommes bien à Nashville aujourd’hui, mais le trajet a été long et tortueux, parsemé de doutes et d’impatience dans l’attente.

Dieu, dans son amour pour moi, ne me permet pas d’apprendre au vol de jolies théories sur la vie, des principes de foi par cœur, pour que je les récite, pleine d’arrogance, à ceux qui souffrent, qui sont perdus dans leurs questions, dans le tumulte de la vie.

Non.

Il me fait marcher dans l’orage, la douleur, l’attente, le rejet. Il me fait vivre la perte, le deuil, les larmes amères.

Mais il est avec moi. Il a connu chaque peine, chaque tunnel que je traverse.

Il sait.

Crown Him the Son of God, before the worlds began,


And ye who tread where He hath trod, crown Him the Son of Man;


Who every grief hath known that wrings the human breast,


And takes and bears them for His own, that all in Him may rest.

(Couronnez-le Fils de Dieu, avant que les siècles commencent, Et vous qui marchez sur la terre qu’il a foulée, couronnez-le Fils de l’homme; Qui a connu chaque douleur qui tord le cœur humain,Et les prend et les porte comme siennes, que tous les en Lui puissent trouver le repos.) –pardon pour la traduction approximative.

Pour cette année nouvelle je suis consciente plus que jamais du caractère imprévisible de mon parcours, passé et à venir, même –et surtout- si j’ai le sentiment que Dieu m’a réservé quelque chose au bout du chemin.

Et je suis certaine, en cette fin d’année plus que jamais, de son amour infini qui m’enveloppe et m’envahit quand j’en ai le plus besoin.

J’attends impatiemment ces douze mois nouveaux dans l’assurance de sa présence ; j’ai confiance. Je suis en paix.

En attendant

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Pas le temps de sortir de la voiture.

Non, même pas pour 5 minutes. Pas envie de me garer, ni de défaire les ceintures, encore moins d’aider Charlotte et David à descendre puis à traverser le parking, avant d’entrer dans la banque et retirer les manteaux. Sans oublier le petit speech entre 6 yeux sur la façon de se tenir en public. Non, vraiment pas motivée pour me retourner approximativement toutes les 2 secondes en m’assurant qu’ils ne sont pas en train de faire des galipettes arrière sur les fauteuils mis à la disposition de clients âgés de plus de 5 ans.

Heureusement, nous sommes à Nashville. Je contourne donc le petit bâtiment et passe par le ‘drive-thru’ ; je retire des billets au distributeur depuis ma vitre ouverte, avant de me diriger vers la petite fenêtre. ‘Bonjour !’, je dépose chèque et carte bancaire dans le sas, ‘merci de déposer ça sur mon compte’. 10 secondes plus tard je redémarre en pensant à ma prochaine mission.

Je suis loin d’exceller dans le domaine de la patience, et à en croire mon environnement, je n’ai nul besoin de développer cette qualité.

‘Drive-thru Coffee !’

‘Drive-thru Lunch !’

‘Drive-thru Pharmacy !’

Que dis-je, Drive-thru Pharmacy, non ! C’est mieux encore. Mon médecin passe lui-même commande de ma prescription à l’issue de la consultation. Via i pad. Je n’ai plus qu’à passer à la pharmacie de mon choix ; le temps d’y arriver, et mes médicaments sont là sur le comptoir, emballés étiquetés prêts à partir. Je règle et attrape le sachet en papier… depuis ma voiture. ‘Have a nice day !’

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Et pourtant. Si seulement…Je ne suis pas aveugle.

Je sais bien que pour mes désirs les plus grands, en ce qui concerne mes espoirs et mes projets de vie, évidemment, je n’ai pas de raccourci. Je suis plantée là, à la fois ancrée dans le présent et attirée par un rêve hors de ma portée, échappant à mon contrôle.

Ah ce tiraillement incessant entre le maintenant et le pas encore, et ce Dieu que j’aime, et qui m’aime encore plus, et qui refuse de céder immédiatement à mes exigences.

Il sait mieux que moi ce dont j’ai besoin, oui, mais je crois aussi que pour apprendre la patience, le meilleur moyen c’est encore d’avoir à attendre.

Ça m’est tellement difficile. Je traverse des montagnes russes ; l’abandon total, dans la  confiance, puis l’amertume devant le temps qui passe et fait grandir le doute. Et si…? Et si ‘ça’ n’arrivait jamais ? Est-ce que Dieu, mon créateur, me serait suffisant? Est-ce qu’il est ‘assez’ ? Et s’il a l’intention de pourvoir, alors pourquoi pas maintenant ?

Dieu et moi n’avons pas les mêmes intérêts, ni la même perspective. Je regarde mon environnement immédiat, je prends note, intérieurement, de tout ce qu’il me manque ; et ces besoins sont peut-être même légitimes.

Mais ce qui l’intéresse, Lui, ce n’est pas que j’obtienne ce que je veux. Au fond, je n’ai que quelque 80 années à vivre, un temps relativement court comparé à l’éternité ; alors que j’ai deux enfants ou trois, que je vive à l’abri du besoin ou que je doive calculer chaque dépense, peu importe.  J’ai l’impression que Dieu veut me préparer à l’éternité ; c’est l’évolution de mon caractère qui l’intéresse. Le changement profond et durable de mon cœur ; l’orientation de mes pensées ; mon attitude.

Je veux attendre dans un esprit de reconnaissance. Par pour ce qui va arriver –ou pas- mais juste pour Dieu, sa présence, son amour infini, éternel et sûr. Une amie m’a un jour dit, alors qu’elle était elle-même dans l’attente d’un enfant depuis des années : « You know, I realise I don’t love Jesus for what He can give me. I love Him because he forgave my sins. »

Puisque l’attente est inévitable, puisque je sens bien qu’elle m’enseigne ce que je ne pourrai apprendre autrement, autant attendre bien. Je ne veux pas regarder en arrière d’ici quelques années, mon désir finalement devenu réalité -ou pas- et regretter ma façon d’avoir vécu l’attente.

Je veux m’appuyer sur Dieu et lui faire confiance, parce que sa perspective est plus grande que la mienne. Parce qu’il sait déjà; et trépigner ou me plaindre me rendent aveugle. Je veux garder les yeux grands ouverts sur les bienfaits qui m’ont déjà été accordés, sur les histoires d’autres qui ont attendu, dans la Bible ou aujourd’hui.

Je veux baigner dans une reconnaissance constante, pour l’air que je respire, pour la vie qui m’est prêtée, pour les deux enfants si précieux qui m’ont été confiés et le mari que j’ai dû attendre, que je n’espérai plus et dont j’ai pourtant le privilège de partager l’existence aujourd’hui.

Je veux attendre, non pas dans la douleur et la tristesse, mais dans l’expectative heureuse d’un évènement tant désiré.

Le peuple juif a attendu 400 ans entre la dernière parole de Dieu, dernière prophétie, et l’arrivée de Jésus.

Dans un silence divin.

Il y a de quoi douter, s’agiter, perdre espoir. Et pourtant, chaque année, des milliers de familles fêtent l’avent. 4 semaines, 4 bougies, 4 cents ans. On sait maintenant que Noël arrive, que Jésus est né. Mes enfants ouvriront une case du calendrier par jour, comme moi avant eux, en gardant des yeux pleins d’étoiles fixés sur le jour de Noël.

‘C’est pourquoi nous ne perdons pas courage. Et lors même que notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous, au delà de toute mesure, un poids éternel de gloire, parce que nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles; car les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles. (2 cor 4:16-18)

Voilà. C’est comme ca que je veux vivre.

Je ne peux pas amputer mon espoir profond, comme inscrit dans mon ADN.

Mais je peux choisir l’importance que je lui donne, et la direction de mon regard. Je veux avancer, les yeux fixés sur mon Sauveur, imprégnée d’une anticipation joyeuse et reconnaissante.

Je n’aurai pas perdu mon temps, quoi qu’il arrive.

Village

Village2 blog photosSix mois depuis notre vol aller simple. Six mois que nous avons laissé derrière nous amis, famille, église et emploi.  Et nous voilà plongés dans un nouvel univers, que l’on veut plein de nouvelles rencontres, de nouvelles amitiés.

Nous avons besoin tous les quatre de rapports personnels et profonds avec d’autres sur leur propres chemins de foi, de vie. Oui, même mes enfants, du haut de leurs 3 et 4 années.

Bien sûr, il y a les parents rencontrés à la sauvette, à la sortie de l’école. Bien sûr, il y a le dimanche matin, ou l’on retrouve des centaines d’autres pour adorer ensemble le même Dieu.

Mais ces deux heures le dimanche, c’est un peu la cerise sur le gâteau ; une belle expérience qui termine la semaine en beauté. Cette expérience a énormément de valeur, mais ce n’est pas à ce moment là, avec les enfants qui crient famine et me tirent la main pour rentrer à la maison, et où chaque conversation est interrompue par une connaissance qui tape l’épaule en lançant un « hi, how are you ? » tout en se dirigeant vers la sortie ; ce n’est pas la, non, que les vrais échangent se passent.

Pour tisser des liens, développer un intérêt pour une autre personne, il me faut moins d’interruptions, du temps, et une certaine constance. J’ai besoin de prévoir un temps à part et régulier, un espace où chacun peut se sentir libre de parler à son aise, sans être pressé.

Ce désir n’est pas nouveau ; je suis loin d’être la première à trouver utiles et enrichissants les rapports aux autres de même foi, mais d’horizons et d’histoires variés.

Apres l’ascension de Jésus, aux balbutiements de l’église, ses ‘suiveurs’ se rencontraient régulièrement pour s’encourager, se tourner ensemble vers Dieu. Pour le remercier et lui présenter leurs requêtes, l’écouter et se laisser guider par lui.

Ces hommes et femmes avaient besoin les uns des autres pour comprendre comment avancer avec une foi toute nouvelle, et pourtant tellement ancienne ; pour parler de leurs doutes et se poser des questions, chanter ensemble leur amour pour le Dieu immuable de leurs ancêtres et qui venait d’anéantir la mort.

Et quand le groupe est trop grand, l’intimité souffre. Tout le monde n’a pas la parole, je ‘télécharge’ un savoir, avec 1000 autres tournés vers le même orateur, les mêmes musiciens.

Donc, nous y voilà : le mercredi soir c’est ‘village’. Un mot plutôt bien choisi pour décrire notre groupe hétéroclite d’une dizaine d’adultes et autant d’enfants, qui s’engagent à être ouverts et honnêtes les uns avec les autres. Les enfants sont gardés dans une autre pièce de la maison mais ils prient et chantent avec nous, et absorbent un sentiment de paix, quelque chose de juste et bon, qui j’espère marque leurs jeunes esprits.

Il y a des couples tout juste mariés, la vingtaine, et d’autres avec enfants ; ceux qui cherchent du travail et qui doivent compter leurs sous pour payer loyer et factures, et d’autres qui vivent dans d’énormes maisons à l’abri du besoin, ravis de jouer les hôtes d’un soir. Ceux qui ont grandit dans l’église, avec les blessures et cicatrices que cela peut causer, et ceux qui ont rencontré Dieu plus tard dans leur vie, au hasard d’un détour, et qui commencent tout juste leur chemin dans les pas de Jésus.

Les introvertis satisfaits de juste écouter et le leader qui guide les conversations ; le musicien qui joue de sa guitare pour accompagner les chants que nous offrons à Dieu en couvrant les voix de casseroles (mea culpa)

Tous, aussi hétéroclites que nous sommes avons choisi de fixer un soir par semaine pour se voir. Un moment à part pour se souvenir du Dieu d’amour, de justice et de paix, immuable et eternel, tellement grand et pourtant mystérieusement si près de nous.

Et malgré nos différences de passés, de personnalités, de points de vue, de situations ; ou peut-être bien grâce à ces divergences, quelque chose de beau se passe.

En se regardant les uns les autres, en écoutant nos histoires, en priant ensemble, et en lisant la Bible, c’est comme si des liens invisibles étaient lentement brodés entre nous. Chacun, en apportant son talent, son expérience, et l’histoire que Dieu continue d’écrire dans sa vie, se rend indispensable, un peu comme chaque pièce minuscule d’un mécanisme complexe.

Ces quelques personnes font déjà partie de ma vie, de mon histoire. Quelques semaines à peine depuis notre première rencontre et je ne peux, je ne veux oublier ces visages. Je veux observer, écouter, offrir mon aide, mes mots. Connaître chacun et être connue de ces âmes en chemin tout comme moi. Faire partie du tout.

Parce qu’au milieu des chants, des prières, des expériences partagées ; au milieu des enfants qui rient et courent en pyjama dans le salon et voient au coin de leur œil intrigué des parents s’intéressant les uns aux autres ; au sein de ce beau désordre, de ce chaos joyeux, la vie se déroule, une entité se crée ; l’amour grandit.

Je désire grandir, comprendre, apprendre. J’ai hâte de mieux connaître chacun, et au fil du temps, au fil des évènements heureux et difficiles aimer chaque être présent dans la pièce, qui marche comme moi un peu aveugle et vulnérable entre le ‘maintenant’ et le ‘pas encore’  entre le présent tellement palpable et l’éternité invisible.

En chemin

Au coin de Royal Oaks blvd et Riverside drive il y a souvent un homme, la soixantaine grisonnante, qui vend le journal.

Il travaille. Quasiment tous les jours et indépendamment de la météo, il se tient là avec son paquet de feuilles sous le bras. Il fait des signes amicaux aux voitures qui patientent au feu rouge, pendant que les conducteurs, pour la plupart, font semblant de ne pas le voir. Il interrompt subtilement mes pensées.

Mais, je suis en mouvement. Depuis ma voiture, je veux rester concentrée, focalisée, je pense au but de mon trajet.

Je veux arriver à la fin d’un projet ou au supermarché ou à l’école pour déposer les enfants ; à la fin de la semaine pour profiter du weekend. Je veux commencer ma journée de tâches à accomplir, profiter de mon projet fini, avoir toutes les courses dans le frigo, et aller boire un verre en amoureux. Au moins en finir avec ces 76 cartons d’Australie arrivés il y a deux semaines.

en chemin -cartons

Alors je grimpe en voiture en pensant à l’arrivée, et si je pouvais me passer du trajet, je le ferais. Mais.

Mais les enfants ont besoin d’une pause pipi. Il y a une voiture en excès de lenteur juste devant moi. La secrétaire de l’école est bien trop polie et me retient avec son monologue sans fin. Je déballe mes cartons un à un et c’est long, et il n’y a nulle part où ranger leur contenu.

Je rêve du moment où ils seront tous déballés, et toutes nos affaires rangées. Ne plus avoir à contourner les objets en pagaille pour accéder à la table, chercher un T-shirt propre ou aller me brosser les dents.

Et pourtant… si mon but n’était pas d’arriver, mais juste de profiter de l’endroit où je me trouve ? Et si j’acceptais, avec plaisir, les interruptions et les détours ? Et si je décidais de savourer le trajet et le désordre temporaire ?

Je serai toujours en mouvement. Bientôt les cartons auront disparu, et je penserai à la prochaine chose, au prochain moment ‘fini’ plus loin devant moi.

Il y aura toujours un après, et je ne veux pas vivre en ayant mes pensées complètement absorbées par un moment qui n’existe pas encore.

Je veux profiter du chemin sur lequel j’avance. Charlotte et David se font des cabanes de cartons vides et jettent les papiers d’emballage en l’air pour faire de la neige. Et c’est beau. Ils sont lumineux ces rires incontrôlables qui remplissent l’espace, il est drôle ce désordre au sol que mes pieds foulent au moindre déplacement.

en chemin -papiers

Paisible, ce trajet en voiture où j’ai la chance de parler à mon Créateur, en admirant la beauté du ciel toujours changeant. Et là, au feu rouge, j’ai l’occasion d’acheter un journal pour 1$, en offrant un sourire et un mot d’encouragement à Dale, le visage abimé par la vie, un homme sympathique et si courageux.

Belle, cette journée avec mes enfants même si David pleure parce qu’une moitié de sa banane est tombée par terre. Il peut alors apprendre à gérer l’imprévu, contrôler sa déception, et faire de son mieux pour apprécier ce qui se trouve devant lui.

Mon objectif d’aujourd’hui et pour l’instant hors de ma portée arrivera, et sera passé plus vite que je ne l’aurai cru. Je ne veux pas me retourner et avoir des regrets sur mon attitude, ou ma façon de traiter les autres dans ma précipitation vers un but quelconque. Je veux voyager ‘bien’, profiter du chemin, de chaque étape. Je ne veux pas me souvenir d’avoir râlé en avançant, mes idées fixes en tête, ignorant les autres, aveuglée par l’amertume de n’être toujours pas arrivée au bout, et de devoir marcher si longtemps.

Je veux savoir dire merci pour le ‘maintenant’.

Jésus était constamment en mouvement, et constamment interrompu. Il n’allait jamais du point A au point B sans imprévus en cours de route. Mais il n’était pas pressé d’arriver. Pas concentré au point d’en ignorer la femme qui s’accroche à son vêtement au comble du désespoir, ou l’homme qui court vers lui, poussant la foule, se jetant à ses pieds. Il semble heureux -oserai-je dire reconnaissant?- de pouvoir répondre à un besoin, une demande, un désir, une question. Il s’arrête volontiers, s’invite chez l’un, admire la foi de l’autre. Il prend le temps de donner de l’importance à un inconnu, plutôt qu’à son but.

Qui est avec moi, devant, moi, en travers de mon chemin ?

Mes enfants, qui se fichent d’un diner parfaitement équilibré mais voudraient bien jouer avec moi tout de suite.

La caissière, qui prend le temps de discuter légèrement avec moi. Dale. La secrétaire. La liste est longue.

Dieu, toujours présent et que je choisis pourtant d’ignorer.

Je désire plus que tout profiter de la vie qui bat son plein, ici et maintenant…

Mais je pense plus loin; mon arrivée n’est nulle part sur cette Terre.

Au moment de mon dernier souffle je veux pouvoir me retourner et sourire du chemin accompli avec foi et persévérance. Je veux me trouver reconnaissante du bonheur trouvé dans les conversations imprévues, dans les 1000 interruptions qui m’auront fait découvrir un nouveau visage, dans tous ces moments saisis au vol et qui me rendent plus humble, plus patiente, plus aimante.

J’arriverai en bout de course en disant merci et pardon, parce que mes propres efforts restent limités et que ma nature, malgré mes bonnes intentions, reprend bien trop souvent le dessus. Et je serai touchée au plus profond de mon âme par l’amour et la grâce de Jésus, qui me couvrent constamment, même, et surtout, dans mes moments de faiblesse.